Un livre pour définir «l’habitabilité» et les prérequis pour «un monde viable»

Source: challenge · 2026-06-15

Philosophe des relations avec le vivant, Baptiste Morizot, et juriste du dommage écologique, Laurent Neyret, signent un ouvrage qui veut ébranler les fondements du droit. Leur pari : hisser « …

102 Philosophe des relations avec le vivant, Baptiste Morizot, et juriste du dommage écologique, Laurent Neyret, signent un ouvrage qui veut ébranler les fondements du droit. Leur pari : hisser « l’habitabilité » au rang de principe juridique fondamental. Non plus simplement protéger la nature, mais définir, en creux, ce qu’une société humaine ne devrait jamais infliger à un monde. Derrière ce vocabulaire technique se dessine une refonte radicale de notre rapport aux limites planétaires. Analyse d’un livre qui, à sa manière, dresse le constat d’une impuissance et propose une arme théorique inédite. Il est des livres qui ne prétendent pas changer le monde par la seule vertu de leurs pages. Celui-ci ose pourtant toucher à un vide juridique devenu criant face à l’effondrement du vivant. Baptiste Morizot, dont les travaux sur la piste animale et les diplomaties avec l’entourage non humain ont déjà bousculé l’anthropologie occidentale, s’associe ici à Laurent Neyret, spécialiste reconnu des préjudices écologiques. Ensemble, ils proposent un outil conceptuel et normatif : faire de « l’habitabilité » un principe juridique fondamental. Le terme n’a rien d’un néologisme galvaudé. En astrophysique, il désigne la zone d’une étoile où une planète peut maintenir de l’eau liquide. En écologie politique, il renvoie à la capacité d’un milieu à soutenir la vie – humaine et non humaine – dans des conditions acceptables. Mais Morizot et Neyret lui donnent une portée juridique inédite. L’habitabilité, telle qu’ils la conçoivent, ne se réduit pas à un standard technique ou à un seuil de pollution tolérable. Elle devient un principe matriciel, une sorte de clause de sauvegarde ultime : ce qui rend un monde viable ne doit pas être sacrifié sur l’autel de la souveraineté des États ou de la liberté contractuelle des entreprises. L’urgence écologique, rappellent-ils, a déjà produit des principes – précaution, pollueur-payeur, participation du public. Mais aucun ne pose en amont la question des conditions de possibilité de la vie collective. On répare, on prévient, on consulte. On ne définit jamais le seuil au-delà duquel une action humaine devient intrinsèquement illicite, non par ses conséquences mesurables à court terme, mais parce qu’elle attaque la trame même de ce qui permet d’habiter. C’est cette lacune que les deux auteurs entendent combler. Dans cet ouvrage intitulé « Liberté, dignité, habitabilité. Donner au siècle la valeur qui lui manque », leur proposition repose sur une évidence paradoxale, si souvent occultée par le droit positif : toute société humaine n’existe qu’en tant qu’elle est enchâssée dans un ensemble de relations avec le vivant. Sols fertiles, cycles de l’eau, pollinisation, stabilité climatique, biodiversité fonctionnelle – ces piliers ne sont pas des « services écosystémiques » interchangeables, des variables d’ajustement dans une comptabilité macroéconomique. Ils constituent la texture même de l’habitabilité. Les détruire, c’est se couper la branche sur laquelle on est assis. Et pourtant, aucun texte fondateur ne dit explicitement : « Tu ne rendras pas un monde inhabitable. » L’ouvrage propose donc de formuler ce que l’on ne doit jamais faire à un monde. Cette formulation négative n’est pas un hasard. Elle rappelle les grands interdits anthropologiques fondateurs – l’inceste, le meurtre – qui ne se justifient pas par une utilité sociale mesurable mais par une limite ontologique. De même, rendre un monde irrespirable pour les générations futures, provoquer l’effondrement d’un écosystème indispensable à la subsistance de populations entières, ou détruire irréversiblement la capacité d’un territoire à accueillir la vie sous ses formes multiples : voilà des actes qui devraient relever de l’impensable juridique. Non pas des délits à évaluer au cas par cas, mais des transgressions d’un principe supérieur. Ce faisant, Morizot et Neyret ne se contentent pas d’ajouter une brique à l’édifice déjà touffu du droit de l’environnement. Ils en contestent l’architecture même. Le droit actuel est largement anthropocentré : il protège la nature parce qu’elle est utile à l’homme, ou parce qu’elle recèle une valeur patrimoniale. Le principe d’habitabilité, lui, reconnaît une interdépendance structurelle. Il ne dit pas « protégez la forêt parce qu’elle stocke du carbone », mais « ne détruisez pas ce qui rend la Terre habitable, car vous-mêmes, et tous les autres vivants, y perdez votre condition d’existence ». Il s’agit d’un basculement épistémique : l’habitabilité n’est pas un bien parmi d’autres, c’est le cadre de possibilité de tout bien.  Contacté par Challenge l’expert en urbaniste Tarik Akdim déclare : « Je pense que cette approche appelle une transformation profonde des pratiques d’aménagement et des cadres économiques. Planifier reviendrait moins à organiser la croissance qu’à gérer des limites écologiques strictes, à travers des instruments contraignants et des arbitrages assumés. Sans cette traduction opérationnelle